Monsieur Origami de Jean-Marc CECI

 

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A l’âge de vingt ans, le jeune Kurogiku tombe amoureux d’une femme qu’il n’a fait qu’entrevoir et quitte le Japon pour la retrouver. Arrivé en Toscane, il s’installe dans une ruine isolée où il mènera quarante ans durant une vie d’ermite, adonné à l’art du washi, papier artisanal japonais, dans lequel il plie des origamis. Un jour, Casparo, un jeune horloger, arrive chez Kurogiku, devenu Monsieur Origami. Il a le projet de fabriquer une montre complexe avec toutes les mesures du temps disponibles. Son arrivée bouscule l’apparente tranquillité de Monsieur Origami et le confronte à son passé. Les deux hommes sortiront transformés de cette rencontre.

 

 

Extrait 1 :

 

L’origami ne connaît que deux plis.

Deux

Le pli vallée. Et le pli montagne.

Le pli vallée consiste à plier vers l’avant.

Le pli montagne consiste à plier vers l’arrière.

Toutes les autres formes de plis sont issues des deux plis de base : le pli pincé, le pli en accordéon, le contrepli, le plis écrasé, le pli ondulé, le pli pivotant, le pli rentrant.

 

 

Extrait 2 :

Par ses propriétés invasives, ses organes sexuels disgracieux, ses résistances aux températures glaciales et sa survie aux environnements pauvres en eau, le Kôzo a tout d’une mauvaise herbe.

Pourtant.

Des branches de cet arbre on extrait l’écorce.

Avec l’écorce des branches de cet arbre rebutant, on fabrique du papier. Pas n’importe lequel.

L’un des papiers les plus beaux et les plus résistants du monde.

Le washi.

 

 

Mon avis :

Première lecture dans le cadre de la rentrée littéraire, je viens de refermer le livre de Jean-Marc Ceci. C’est un premier roman, d’une étonnante beauté. Chaque page nous livre simplement quelques lignes, comme les plis et replis d’un origami qui se construit au fil des pages. Un origami unique, léger et délicat

« Mais toute beauté a sa part d’ombre… »

Un voyage initiatique et philosophique, à déguster et à méditer. A l’image de Kurogiko et de Casparo notre jeune horloger, nous subissons une très lente transformation  toujours à la façon d’un origami, en pliant et dépliant, chaque mot et chaque page.

 

 

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Park Life de Yoshida Shuichi

 

 

Ce petit roman est une bouffée d’air pur dans la vie affairée et raisonnable des citoyens de XXIe siècle que nous sommes. Un air venu du parc de Hibiya à Tôkyô, où l’on pénètre sur les pas d’un jeune employé légèrement excentrique, et soudain  » l’exhalaison de terre et d’herbe vous chatouille les narines ». Là, il croise une triathlonienne consommatrice de bains moussants, rencontre un vieil homme qui fait voler un capricieux aérostat rouge, rêve, médite, s’exerce à chambouler la perspective pour voir le monde autrement.

Il arrive que s’y nouent des idylles, à peine plus tangible que le bruissement des pigeons qui s’envolent.

Ce récit a le charme des parenthèses qui s’ouvrent parfois dans la vie pour laisser entrer l’enchantement, comme un léger vertige teinté de déraison.

La ville n’est pas loin, les buildings cernent l’horizon, mais dans cet espace clos et protégé, se jouent les menues aventures qui donnent son goût unique à l’existence, la petite musique d’un grand parc au coeur d’une immense capitale.

Park Life a été couronné en 2002 du prix Akutagawa, le Goncourt japonais.

 

Extrait :

En empruntant cet escalier un peu sombre, on débouche derrière l’îlot de police du parc. Si, pour y pénétrer, on enjambe la barrière basse à côté des toilettes publiques, on respire un autre air que dans l’enceinte du métro, l’exhalaison de terre et d’herbe vous chatouille les narines.

Une fois entré, j’ai marché le plus possible tête baissée.

Tout en m’efforçant de ne pas regarder au loin, j’ai avancé dans le sentier qui entoure la mare de Shinji, passé les allées de ginkgos et le petit kiosque à musique, et pénétré dans le square au grand jet d’eau. Les pigeons s’y acharnent à donner des coups de bec dans la nourriture. Veillant à ne pas leur marcher dessus, j’ai traversé le square pour aller m’asseoir confortablement à l’un des bancs autour du jet d’eau.

Il ne faut surtout pas relever trop vite la tête. J’ai d’abord desserré ma cravate, siroté une gorgée de café en cannette que j’avais acheté dans une boutique du métro. Juste avant de relever la tête, il vaut mieux fermer les yeux, même quelques secondes.

Après avoir respiré lentement et profondément, j’ai levé la tête d’un seul trait et écarquillé les yeux. Quand j’écarquille soudain les yeux, le grand jet d’eau, les arbres d’un vert foncé et l’Hôtel Impérial, qui présentent respectivement un paysage proche, à mi-distance et éloigné, font brusquement irruption dans mon champ visuel en chamboulant la perspective. C’est dur pour mes yeux habitués aux étroites voies souterraines. La tête me tourne. Je savoure un léger état de transe. Je ne sais pourquoi, les larmes me montent parfois aux yeux. Mais, paradoxalement, si j’en recherche la cause exacte, ma griserie s’estompe et elles sèchent aussitôt.

 

Mon avis :

Park Life est une promenade au coeur d’une zone très urbaine, un poumon d’air pur où quelques habitués viennent  tous les jours y poser leurs pas.

Aucune intrigue, juste un regard sur les autres… Le narrateur, nous ne connaîtrons jamais son nom y rencontre une jeune femme, pendant plusieurs jours ils vont échanger ou plutôt juste effleurer « l’autre », le temps s’écoule tout en douceur.

Un instant de grâce ce livre, une sorte de poésie urbaine, une nouvelle perception du monde qui nous entoure.

J’ai refermé cet « album photo » avec une pointe de regret, la promenade était délicieuse.

 

 

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Noireclaire de Christian Bobin

 

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Photo du National Géographic

*

«  C’est si beau ta façon de revenir du passé, d’enlever une brique au mur du temps et de montrer par l’ouverture un sourire léger.

Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre. »

 

*

Je viens de refermer le très beau livre de Christian Bobin « Noireclaire « , une véritable petite merveille, un livre dans un format « cahier » ce qui est assez singulier  chez Gallimard mais qui convient parfaitement pour ce très beau voyage en mots.

 

«  La pluie fait ses écritures. Derrière le paravent des gouttes d’eau, des oiseaux prophétisent. »

 

Un voyage entre la vie et la mort d’une grande beauté…

 

« Les arbres sont des aveugles errant dans la lumière, bras lancés au hasard »

 

Quelques pages plus loin…

 

«  Les yeux appartiennent au ciel, pas à la chair »

 

Un livre comme Noireclaire se déguste page après page, c’est comme une douce musique dans la tête, lire et relire ces fragments d’amour, une sorte d’extase…

 

 » Vivre —- gravir pas à pas une montagne enneigée et en avoir les yeux brûlés. »

 

« Léger comme un rayon de lune, sensible aux moindres nuances de ton souffle, le foulard à ton cou savait tout de ton âme. »

 

Des mots, des sensations… le manque…

 

« Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer. »

 

 »  J’ouvre un livre et c’est le ciel que j’ouvre : les fantômes chinois marchent sur la page en effaçant leurs pas. Ils ne sont eux-mêmes mais confidences de rivières, soies de feuillages, rumeur de nuages blancs.

Je veux tuer Christian Bobin. »

 

 

Au-delà de cette superbe écriture très épurée, il nous livre ici un magnifique hymne à l’amour et au manque couché sur le papier vingt ans plus tard.  On referme le livre en douceur, en ce qui me concerne très émue par cette magnifique mise à nu poétique d’un amour disparu.

 

« Le poète perce quelques trous dans l’os du langage pour en faire une flûte. Ce n’est rien mais ce rien parle de l’éternel .

Personne n’est aussi seul que le son d’une flûte. »

Noireclaire restera pour moi une de mes plus belles lectures de ces dernières années.

 

 

« Quand toutes les vaines paroles entendues au long de la vie ont fini par s’éteindre, La passion selon saint Matthieu éclate dans l’oreille du mort. »

Bach, Matthäus-Passion BWV 244. Herreweghe

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Elles sont parties pour le Nord de Patrick Lecomte

 

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1917. Wilma, onze ans, se réveille par un matin d’hiver glacial dans la cabane qu’elle habite avec son père, trappeur dans le Grand Nord Canadien.

De retour d’une expédition en ville, il lui rapporte un cadeau : un livre finement illustré, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède.

C’est là , dans ces pages, qu’elle rencontre Akka, l’oie sauvage.

Cette lecture va bouleverser à jamais la vie simple et rude de la jeune fille, qui se lance dans un combat héroïque pour la sauvegarde du plus grand oiseau migrateur d’Amérique du Nord.

 

Extrait :

 

«  Les grues arrivent ! »

C’était comme un enchantement. Les grands oiseaux gris filiformes apparurent, glissant dans la brume matinale. Ils paraissaient faire corps avec l’air tant leur aisance était grande. Chez eux, tout était finesse et fluidité, beauté et grâce, légèreté et charme. La pointe de leurs ailes était agrémentée de plumes souples et écartées comme les doigts d’une main qui donnaient l’impression que les oiseaux s’appuyaient délicatement sur l’espace, le pénétrant avec facilité dans un éternel équilibre. L’aigrette rouge de leur nuque apportait une touche d’élégance tel un bijou, un signe d’appartenance à une élite ou à un club très fermé. Dans la plaine silencieuse, toutes les espèces, muettes, assistaient au prodige. Aucun des animaux présents n’aurait su dire à quel moment les grues se posèrent tant elles paraissaient se fondre dans le ciel, la terre, les éléments et le temps. Nul n’aurait pu davantage préciser quand leur danse nuptiale commença. Elles se livrèrent à de divines arabesques ponctuées de sursauts destinés à leur faire reprendre de l’altitude. Parfois, deux oiseaux se frôlaient du bout de l’aile ou volaient l’un au-dessus l’autre, dans une parfaite symétrie. Les grues tournoyaient légèrement sur elles-mêmes, comme saisies d’une ivresse passagère. Malgré leur envergure imposante, les oiseaux démontraient une vivacité stupéfiante.

A peine posés, les couples poursuivaient leurs ébats sous le regard de leurs congénères. Le mâle et la femelle se faisaient face et réalisaient un pas de deux gracieux, rituel amoureux suivant un protocole, un cérémonial et des figures bien établies. C’était à la fois sauvage et langoureux. Dans l’assemblée, la danse éveillait des désirs d’absolu, d’éternité et de passion.

 

Mon avis :

 

Pour un premier roman, c’est un coup de maître que Patrick Lecomte à réalisé. D’une écriture riche et tout en poésie « Elles sont parties pour le Nord » est un livre envoûtant à lire absolument.

Wilma, onze ans, fille de trappeur qui vit et respire au rythme des saisons dans le Grand Nord Canadien, découvre grâce au livre offert par son père « Le merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède » la magie de la danse des « Grues Blanches d’Amérique. Peu de temps après lors du spectacle de « La débâcle » auquel elle assiste chaque année à l’arrivée du printemps du haut de son promontoire, elle rencontre « Akka » :

« L’oiseau qui fermait le groupe était différent. Son plumage, bien que tirant vers le blanc, semblait sale, terne et gris. Wilma le compara aux jeunes cygnes qui mettent une année au moins à acquérir leur livrée immaculée. L’oiseau tourna la tête. Pas de couronne ni de bec colorés digne de ce nom. »

Cette rencontre va à jamais changer le cours de sa vie  et la nôtre par la même occasion.

Je remercie Le Livre de poche pour cette superbe découverte, un livre qui mériterait largement de devenir un film tant les descriptions des paysages sont époustouflantes et le combat important et loin d’être terminé…

J’ai également découvert les éditions PRELUDES  et apprécié particulièrement les propositions de lecture en écho avec « Elles sont parties pour le nord ».

 

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Le petit plus  :

Les grues blanches d’Amérique

La couleur du lait de Nell Leyshon

 

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1831. Mary, une jeune fille de quinze ans, mène une vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset. Simple et franche, mais lucide et entêtée, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu’on l’a envoyée chez le pasteur Graham pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme fragile et plein de douceur. Avec elle, elle apprend la bienveillance. Avec lui, elle découvre les richesses de la lecture et de l’écriture… mais aussi obéissance, avilissement et humiliation. Un apprentissage qui lui servira à coucher noir sur blanc le récit tragique de sa destinée. Et son implacable confession, Nell Leyshon réalise un travail d’orfèvre avec ce portrait inoubliable, ou vibre la voix lucide et magnifique de son héroïne.

 

Extrait :

« ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main, nous sommes en l’an de grâce mille huit cent trente et un.

de l’autre côté de ma fenêtre le soleil est pâle et les oiseaux se sont tus.

écrire prend du temps, il faut tracer chaque mot lettre par lettre sur la page et quand c’est fini il faut encore vérifier qu’ils sont bien choisis.

des fois je m’arrête pour réfléchir à ce que je dois dire, mais aussi à ce que je veux dire, et pourquoi.

souvent une histoire se passe plus vite qu’il ne faut de temps pour l’écrire.

pourtant je dois me hâter, car il ne me reste pas beaucoup de temps. »

 

Mon avis :

 

Mary, les cheveux couleur de lait et boiteuse, simple paysanne dans la compagne anglaise du Dorset et petite dernière d’une famille de quatre filles,  trime du matin au soir sous le joug d’un père violent. Seul son grand-père privé de ses jambes, posé là sur un fauteuil au coin du feu au milieu d’une famille peu encline aux sentiments, lui témoigne un peu d’amour et une écoute complice.

Du jour au lendemain, son père la place chez le pasteur pour tenir compagnie à sa femme qui est de constitution fragile. Au fil des saisons, en même temps que Mary apprend sans relâche à tracer ses lettres, nous assistons  à son terrible destin et au prix fort qu’elle va devoir payer pour apprendre à l’écrire.

Ce livre est en tout premier lieu un exercice d’écriture difficile, il est en effet écrit sans majuscule et très peu de ponctuation, ce qui nous donne encore plus l’opportunité de nous plonger au côté de Mary dans cette histoire si belle et émouvante accompagné de son franc-parler . Nell Leyshon réalise ici un superbe roman et un magnifique portrait de Mary à la fois tendre et lucide.

 

 

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Un peu de musique…

Antonio Vivaldi – Winter

La Bénédiction inattendue de Yôko Ogawa

Honami Koetsu

 

Quelle est cette étrange forêt des mots dans laquelle l’écrivain ne cesse de se perdre ? Sous différentes voix, à différents âges, la narratrice de ce recueil découvre la nécessité d’écrire et se confronte à la mystérieuse alchimie de la création.

De la fascination d’une convalescente pour le destin d’un petit champion de natation à l’erreur d’une romancière se présentant spontanément à son lecteur, des écrits d’une enfant solitaire à l’inquiétude d’une mère pour un chien aux yeux tristes, de l’empreinte délicate d’une aile de papillon à la réminiscence d’un sentiment perdu, ce livre raconte avec poésie et subtilité comment naissent les histoires.

 

Extrait de la nouvelle : « L’échec de mademoiselle Kiriko »

 

Au cours des vacances d’été de mes onze ans, je reçus un stylo à plume, cadeau de mon père qui avait fait un voyage d’un mois en Europe pour son travail. En argent, fin, de fabrication suisse.

Quand on enlevait le capuchon, apparaissait une plume carénée bien polie, tellement belle à regarder que les battements de mon cœur se précipitaient, tandis que sur le corps dont la courbe élégante s’adaptait parfaitement à ma main étaient gravées les initiales YH.

C’était la première fois de ma vie que je recevais un cadeau autre que des jouets, et comme aucun autre enfant de mon entourage n’utilisait de stylo à plume, j’eus l’impression de sauter d’un coup dans le monde des adultes. J’étais persuadée qu’il me suffisait de l’avoir à la main pour déployer une énergie particulière.

Je fus prise d’une envie irrépressible d’écrire, n’importe où et n’importe quand. Je mentis à ma mère en lui disant qu’il me fallait des manuels d’entraînement à l’écriture des caractères chinois afin qu’elle me donne de l’argent. En rentrant de l’école, je laissais tomber mon cartable et me dirigeais droit vers mon bureau où mon premier geste était d’enlever le capuchon de mon stylo.

Le cas échéant, je me rendais compte que je n’avais aucune idée de ce que je voulais écrire, mais cela ne me décourageait pas. Je trouvais que ce n’était pas un problème important. L’instant où l’encre suintait, le frottement de l’extrémité de la plume sur le papier ou l’enchaînement des caractères qui remplissaient l’espace entre les lignes étaient beaucoup plus essentiels à mes yeux.

 

Mon avis :

Au fil des sept nouvelles de ce petit bijou, la narratrice (nous ne saurons jamais son nom) nous entraîne dans son monde intérieur. Pour elle, l’écriture d’un roman ressemble à une forêt dense, profonde, sans bruits sauf le bruit de ses pas à la recherche des mots.

Lire Yôko Ogawa revient à ouvrir de nombreuses fenêtres sur un monde magique. Des pages et des pages d’instants de grâce et de poésie, on referme ses livres toujours surpris, ébloui et heureux. Elle possède ce don rare d’emmener le lecteur dans son monde onirique dans lequel il faut saisir chaque fil et se laisser guider en douceur.

J’ai eu particulièrement de gros coups de cœur pour « L’échec de mademoiselle Kiriko », « Edelweiss » et la dernière nouvelle de cet ouvrage « Résurrection ».

Un auteur à (re) découvrir et à suivre absolument…

 

La Bénédiction inattendue

Un peu de musique…

Sakura

Le liseur du 6h 27 de Jean-Paul Didierlaurent

 

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 » Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écoeurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine.  »

Employé discret. Guylain Vignolles travaille au pilon, au service d’une redoutable broyeuse de livres invendus, la Zerstor 500 . Il mène une existence maussade mais chaque matin en allant travailler, il lit aux passagers du RER de 6 h 27 les feuillets sauvés la veille des dents de fer de la machine…
Dans des décors familiers transformés par la magie de personnages hauts en couleurs, voici un magnifique conte moderne, drôle, poétique et généreux : un de ces livres qu’on rencontre rarement.

 

Extrait :

 

L’hébétude qui se dessinait sur le visage du chauffeur avait balayé toute trace de colère. Son menton persillé d’une barbe naissante s’affaissa au fur et à mesure qu’Yvon scandait le quatrain de sa voix puissante. Guylain sourit. C’était bien un nouveau. Ça leur fait souvent ça la première fois. L’alexandrin les prenait de court. Les rimes leur tombaient dessus, les asphyxiant aussi sûrement qu’une volée de coups portée en plein plexus. « C’est droit comme une épée, un alexandrin, lui avait un jour expliqué Yvon, c’est né pour toucher au but, à condition de bien le servir. Ne pas le délivrer comme de la vulgaire prose. Ça se débite debout. Allonger la colonne d’air pour donner souffle aux mots. Il faut l’égrener de ses syllabes avec passion et flamboyance, le déclamer comme on fait l’amour, à grands coup d’hémistiches, au rythme de la césure. Ça vous pose son comédien, l’alexandrin. Et pas de place pour l’improvisation. On ne peut pas tricher avec un vers de douze pieds, petit. » à 59 ans, Yvon était passé maître dans l’art de les décocher. Déployant son mètre quatre-vingt-cinq, le gardien était sorti de sa guérite :

 

« Nombreux sont les livreurs qui affontent mon courroux,
Arrivez donc à l’heure et vous me verrez doux,
Livrez ce chargement, quittez cet air hagard,
Effacez le tourment qu’à causé ce retard.

Tâchez à l’avenir de respecter l’horaire,
Ne laissez pas tarir ma patience légendaire,
Quelle que soit l’heure passée, il n’est plus grand outrage
Que de réceptionner un nouvel arrivage.

Gardez-vous pour toujours de réveiller mes nerfs,
Sous les plus beaux atours, se cache souvent mégère.
Si je suis serviteur je n’en reste pas moins
Concernant ce secteur maître de vos destins ! »

 

L’inquiétude avait pris possession du camionneur. Il n’avait plus soudain devant les yeux Yvon Grimbert, insignifiant gardien d’usine, mais le grand prêtre tout puissant du temple. Sous la moustache grisonnante, les lèvres écarlates s’activaient pour délivrer sans trembler les phrases assassines. Le type entama un repli prudent sur la pointe de ses santiags et regagna la cabine de son Volvo à l’abri de l’avalanche de rimes. Yvon le poursuivit. Debout sur le marchepied, il balança dans l’habitacle de pleins paquets de vers tandis que le jeune homme au bord de la panique s’échinait à remonter la vitre à grands coups de moulinets nerveux.

 

Mon avis :

 

« Guylain Vignolles », un nom « à la con » qui lui vaut depuis son enfance « Vilain Guignol » préposé au pilon est un homme transparent et maussade. Un homme ordinaire qui déteste son travail, qui déteste cette monstrueuse « Zerstor 500 », cette ogresse qui avale, désosse, découpe et broie les délaissés, les invendus, les mal aimés de livres…

Chaque soir, lors du nettoyage de la machine infernale, il sauve dix feuillets qui par miracle ont échappé à l’appétit féroce de la Zerstor », « les peaux vives », des pages ainsi ressuscités le lendemain matin dans le RER de 6h27, des mots survivants, pêle-mêle rendus à la liberté dans la rame. Recette de cuisine, jardinage, roman, aucun fil dans la lecture, juste un sauvetage de mots au hasard , offert aux passagers avant de replonger dans l’enfer de l’usine.

Autour de Guylain, on croise Giuseppe, un ancien de l’usine, victime de la « Zerstor », Yvon, le gardien de cette usine, déclamant des vers à longueur de journée. Les sœurs Delacôte, deux vieilles dames tombées sous le charme du liseur, et enfin grâce à une minuscule clé USB découverte dans un strapontin du RER, Julie, dame Pipi.

Le Liseur du 6h27 est un roman truculent, un « conte moderne », plein de générosité et de poésie.

De quoi voir la rentrée et la reprise du travail sous un autre jour… Sous la grisaille, parfois en grattant un peu, l’espoir, la tendresse et la poésie peuvent changer notre destin.

Je tiens à remercier Isabelle, ma libraire qui m’a conseillée ce roman, une belle découverte…

 

Pour en savoir plus sur l’auteur :

 

Jean-Paul Didierlaurent vit dans les Vosges. Le Liseur du 6h27 est le premier roman de ce nouvelliste exceptionnel, lauréat à deux reprises du fameux Prix Hemingway.

 

 

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 En cadeau, un extrait lu par l’auteur