Les poissons ne ferment pas les yeux de Erri De Luca

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« A dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une pointure de souliers plus petite. »

Comme chaque été, le narrateur descend de Naples pour passer l’été sur l’île. Il y retrouve le monde des pêcheurs et les plaisirs de la mer mais ne peut échapper à la mutation débutée avec son dixième anniversaire. Une fillette fait irruption sur la place et, avec elle, trois garçons jaloux. De quoi remettre en question son ignorance du verbe aimer et sa vision de la justice.

Erri De Luca nous offre ici le récit envoûtant des mues de l’enfance.

 

Extrait 1 :

 

« Un métier sans espoir », disaient-ils entre eux. « O facimmo sulo p’a  ncannarienzia ». Nous le faisons seulement par désir obstiné. Un mérou valait une nuit passée en mer.
Ma mère connaissait le pêcheur, les nuits calmes elle me laissait aller. Elle me donnait un pull en laine légère et brute qui me grattait. J’aidais aux rames pendant qu’il accrochait les appâts et les descendait un à un dans la mer. Un fois l’étendage terminé, on attendait. L’île était loin, un petit tas de lumière. Allongé à l’avant sur la corde de l’ancre, je regardais la nuit qui tournait sur ma tête. Mon dos oscillait doucement avec les vagues, ma poitrine se gonflait et se dégonflait sous le poids de l’air. Il descend d’une telle hauteur, d’un amas si profond d’obscurité, qu’il pèse sur les côtes. Des éclats tombent en flammes en s’éteignant avant de plonger. Mes yeux essaient de rester ouverts, mais l’air en chute les ferme. Je roulais dans un sommeil bref, interrompu par une secousse de la mer. Maintenant encore, dans les nuits allongées en plein air, je sens le poids de l’air dans ma respiration et une acupuncture d’étoiles sur ma peau.

Des mots nocturnes avaient bien du mal à sortir. Le silence de l’homme dans la nuit était juste. Ni le bateau qui défilait à l’horizon toutes lumières muettes ni le gargarisme d’un bruit de rames à l’approche ne parvenaient à le gâcher. Dans le noir, un échange de salut avec voyelles seulement, car les consonnes ne servent pas en mer, l’air les avale. Ils connaissaient bien toute ce qui les entourait, ils évoluaient avec une mémoire d’aveugles dans une pièce.

Puis tout doucement, une touche de gris décolorait le point d’horizon appelé orient. De là partait la débâcle de l’obscurité, la clarté s’élevait d’en bas et lorsqu’on voyait nos mains dans le bateau, la récole commençait. Un syllabe m’indiquait le changement de coups de rame. Le poisson capturé montait à bord, il tapait de la queue sur le bois pour dernière défense. Le pêcheur le saisissait par la tête, dégageait l’hameçon. Parfois, avalé jusqu’au fond de la gorge, il fallait alors couper le fil avec le couteau et laisser l’hameçon à l’intérieur.

 

Extrait 2 :

« Tu aimes l’amour ? Demanda-t-elle en regardant droit devant elle, là où se dressait le flanc d’une barque peinte en blanc avec une rayure bleue.

     – Avant cet été, je le lisais dans les livres et je ne comprenais pas pourquoi  les adultes s’enflammaient autant. Aujourd’hui, je le sais il provoque des changements et les personnes aiment changer. Je ne sais pas si j’aime ça, moi, mais je l’ai et avant il n’était pas là.

     – Tu l’as ?

     – Oui, je me suis aperçu que je l’avais. Ça a commencé par ma main, la première fois que tu me l’as tenue. «  Maintenir » est mon verbe préféré.

     – C’est drôle ce que tu dis. Tu es amoureux de moi ?

     – C’est comme ça qu’on dit ? Ça a commencé par ma main, qui est tombée amoureuse de la tienne. Puis ça a été le tour des blessures, qui se sont mises à guérir très vite, le soir où tu m’a touchée. Quand tu es sortie de ma chambre j’allais bien, je me suis levé du lit et le lendemain j’étais à la plage.

 
     – Alors, tu aimes l’amour ?

     – C’est dangereux. Il en sort des blessures et puis, pour la justice, d’autres blessures. Ce n’est pas une sérénade sous un balcon, il ressemble à une tempête de libeccio, il malmène la mer au-dessus, et au-dessous il la trouble. Je ne sais pas si je l’aime.

     – Mais le baiser que je t’ai donné, tu l’as aimé au moins celui-là ?

     – C’était pas à moi qu’il était donné, celui-là, il était claqué au nez des deux autres par terre. »

Assis côte à côte dans une faible lumière, il me venait des mots rapides comme de petites bulles.
         
     –    Alors je t’en dois un rien que pour toi ».

 

Mon avis :

 

Erri de Luca nous livre ici un très beau récit initiatique  » Les poissons ne ferment pas les yeux  » nous dévoile toutes les émotions de l’enfance. Pendant l’été, sur l’île, la liberté s’installe,  la vie en compagnie des pêcheurs, l’attente, l’apprentissage des gestes mais également la justice, grandir et s’échapper de ce corps d’enfant de 10 ans peut-être parfois violent. Il va en faire l’expérience après un face-à-face avec trois garçons de son âge jaloux,  mais également par la punition qui va leur être infligée par  la petite fille pour qui bat le cœur du jeune garçon..

Enfin découvrir le verbe aimer… Une émotion totalement inconnue malgré de nombreuses lectures de livres, « L’amour l’énergie la plus puissante du corps humain ».

Je n’en dirais pas plus, « Les poissons ne ferment pas les yeux » est un véritable moment de grâce de par la qualité de l’écriture et la musicalité des mots.

Erri De Luca nous incite tous à faire revivre le passé et apprécier le présent… Les poissons ne ferment pas les yeux…

 

 

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Pour en savoir plus sur l’auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Erri_De_Luca

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