Une petite robe de fête de Christian Bobin

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On ouvre des portes, une à une. La distance qui sépare une porte de la suivante, on met des mois à la franchir, parfois des années. On est sans impatience. On va d’un pas égal, ni trop lent, ni trop pressé. La main sur la poignée tremble à peine.

Dans une pièce il y a un cerisier en fleur. Dans une autre trois flocons de neige. Dans une autre encore une chaise de lumière. On reste sur le seuil, on s’efface contre la porte. On laisse entrer ce qui bien plus grand que soi – on laisse aller le ciel auprès du cerisier, l’enfance courir jusqu’à la neige, l’ombre s’asseoir sur la petite chaise. Et puis on repart ouvrir d’autres portes, un peu plus loin.

C’est une activité somnambule, faussement calme, à peinte consciente. On appelle ça : écrire.

 

Christian Bobin

 

 

 

Extrait 1 «  Vie souterraine »

 

Elle écrit. Des carnets de toutes les couleurs. Des encres de tous les sangs. Elle écrit le soir, ce ne serait pas possible autrement. Après les courses, le bain donné à l’enfant, les leçons à faire réciter. Elle écrit sur la table desservie. Loin dans le soir. Tard dans la langue. Quand l’enfant l’abandonne pour la menue monnaie d’un sommeil, ou d’un jeu. Quand ceux qu’elle nourrit ne savent plus rien d’elle. Quand elle est à elle-même hors d’atteinte : seule devant la page. Misérable devant l’éternel. Beaucoup de femmes écrivent ainsi, dans leurs maisons gelées. Dans leur vie souterraine. Beaucoup qui ne publient pas. Ma vie me fait souffrir. Ma vie me tue le jour, la nuit je tue ma vie. J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre un bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là : indemne. Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée. Je meurs de trop de chant dans trop peu de feuillage. Elle va dedans sa vie comme une aveugle. Elle va dans l’écriture comme un printemps. De temps en temps elle vous montre un carnet. Chacune des phrases vous touche, comme au fleuret : leur pointe acérée pénètre à merveille dans vos yeux. Ce qui vous touche est un mystère. C’est là et c’est ailleurs. Un jour elle écrit. Un autre jour elle n’écrit plus. Ce deuxième jour dure des années. Ce temps est emmené par l’enfant dernier-né. Elle renverse le lait des encriers. Elle lange l’enfant dans les pages blanches. Elle lui cède toutes ses phrases. Il en fait des ombres chinoises, des cris, des rires. Il en fait n’importe quoi. Elle lui donne son bien le plus précieux – sa voix.

 

 

 

Extrait 2 « Une petite robe de fête »

 

Avec la fin de l’amour, apparaissent les rois mages : la mélancolie, le silence et la joie. Ils avancent lentement dans l’air bleu. Ils emmènent avec eux une couronne d’ombre, une larme d’or. Ils viennent de l’enfance. Ils pénètrent dans l’âme. Lentement. Jour après jour. La mélancolie, le silence et la joie. Dans cet ordre-là, toujours : le silence au milieu, au centre.

 

La petite robe claire du silence.

 

 

 

Mon avis :

 

 

Lire du Christian Bobin, c’est partir sur les ailes de la vie, son écriture merveilleuse, sa poésie, ces mots si justes vous transportent aux portes de l’amour, au pays des émotions.

Une petite robe de fête, nous parle d’écriture, de lecture, d’amour, de vie, de mort. Chaque mot nous touche, un petit voyage dans notre « moi » intérieur, on ne peut rester indifférent à un tel livre.

Recueil de neuf nouvelles, une ode à l’écriture et à la lecture, j’ai particulièrement apprécié « Vie souterraine », cette femme, cette mère qui écrit dans des carnets, qui vit au travers de ses mots alignés sur un coin de table, après les courses, après le baiser du soir à son l’enfant, seule auprès d’un mauvais mari. C’est son second souffle, sa force, sa nourriture et surtout un précieux héritage « l’héritage fabuleux qui grandit dans le sommeil de l’enfant ».

Et bien sûr j’ai eu un vrai coup de cœur pour la dernière des nouvelles « Une petite robe de fête », un petit joyau, une symphonie, un tableau aux couleurs de la vie, un chef d’œuvre  !

Voilà, il y a des instants dans la vie où l’on vit « des instants de grâce », ce livre en fait partie.

 

En savoir plus sur l’auteur :

 

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 http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Bobin

A écouter « La poésie comme chemin spirituel » :

http://youtu.be/P95AbfOkvGA

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