Le chat, son maître et ses deux maîtresses de Junichirô Tanizaki

 

0 Taiso Yoshitoshi Courtesan Usugumo with her catTryptique de Chikanobu (1890)

 

Dans ce brillant divertissement, que l’on peut aussi lire comme une variation sur l’obsession, la jolie petite chatte Lily sert d’otage à une relation triangulaire traitée avec humour, dérision et ironie, sans exclure quelques précieux instants de gravité ou d’émotion.

Trois nouvelles antérieures et plus courtes, où l’on voit se construire, pierre après pierre, la cohérence de l’oeuvre de Tanizaki, complètent ce volume : Le petit royaume,  Le professeur Radô et le professeur Radô revisité.

 

Extrait 1 :

 

Le patron de la boucherie avait expliqué que les Anglais qualifient ces chats d' »écaille-de-tortue », et en effet Lily possédait une robe luisante, brune parsemée de mouchetures d’un noir éclatant, qui rappelait l’écaille polie. Shôzô n’avait jamais eu jusqu’alors d’animal aussi adorable, à la fourrure aussi admirable. D’ailleurs les chats occidentaux ont une allure simple et élégante comme certaines beautés au épaules tombantes, leur ligne à partir du cou n’étant pas aussi agressive que chez les chats japonais. De même, ces derniers ont en général le visage oblong, avec des cernes sous les yeux ou les pommettes saillantes, alors que Lily présentait un petit minois bien centré, aux proportions harmonieuses exactement comme une palourde inversée, avec d’immenses, magnifiques yeux d’or, et un nez dont les narines frémissaient nerveusement. Pourtant le pelage, le minois ou l’allure du chaton n’étaient pas ce qui avait fasciné Shôzô. Car, s’il ne s’était agi que du physique, il connaissait l’existence de races plus belles, persane ou siamoise : non, c’était par son caractère que Lily était irrésistible. A ses débuts à Ashiya, elle était  encore si petite qu’elle tenait dans la paume d’une main, ce qui ne l’empêchait pas d’être turbulente et espiègle comme une fillette de sept ou huit ans – dans sa phase la plus mutine de première ou deuxième année d’école primaire.

Bien sûr elle était alors beaucoup plus légère, et lorsque à table on plaçait un appât au-dessus de sa tête, elle bondissait sur une hauteur de trois ou quatre pieds, si bien que pour compliquer un jeu trop facile en restant assis, il fallait souvent se mettre debout au cours des repas.

Dès cette époque Shôzô l’avait entrainé à la voltige, en élevant toujours davantage la pâture saisie entre les baguettes, de trois à quatre, cinq pieds chaque fois qu’elle atteignait son but ; elle finissait souvent par sauter sur le kimono au niveau de genoux, remontait prestement par la poitrine juqu’à l’épaule et, telle une souris filant sur une solive, elle traversait le bras pour atteindre le bout des baguettes.

… En outre, elle usait depuis sa plus tendre enfance de mimiques extrêmement variées, sachant, aussi bien qu’un être humain, exprimer l’évolution de ses sentiments par son regard, sa bouche, les palpitations de ses narines ou sa respiration. Elle avait surtout des prunelles immenses, très mobiles et vivaces, ravissantes en toutes circonstances, qu’elle fût en train de quémander des câlins, de faire des bêtises, ou tapie à l’affût ; le plus drôle était ses colères, car bien que menue, c’était un vrai fauve : le dos arqué, les poils hérissés, la queue dressée toute droite, elle bandait les muscles de ses pattes et fixait sans ciller l’adversaire, offrant ainsi un tableau qui invitait forcément à sourire, tellement elle évoquait un gamin qui joue à l’adulte.

 

 

Extrait 2 :

 

Shinako continua d’appeler, encore et encore, et chaque fois Lily répondait, ce qui n’était jamais arrivé jusqu’alors. Car, sachant parfaitement distinguer ceux qui l’aimaient de ceux qui, sans le dire, ne la portaient pas dans leur coeur, elle réagissait toujours quand Shôzô l’appelait mais feignait l’indifférence quoi que fit Shinako ; or voilà que cette nuit, non contente de répondre sans hésiter, elle miaulait d’une voix indiciblement douce, comme s’emplissant de séduction au fur et à mesure. Et, levant ses yeux à l’éclat bleu, elle s’approchait jusqu’au bas de la rampe, le corps parcouru d’ondulations, pour se glisser à nouveau de l’autre côté. De son point de vue, elle miaulait sans doute pour exprimer ses regrets de s’être montrée impolie jusque-là, dans l’espoir d’être désormais choyée par celle qu’elle avait longtemps superbement ignorée. Elle devait s’employer corps et âme à essayer de faire comprendre qu’elle avait décidé de se mettre sous sa protection, en s’amendant de façon radicale. Shinako éprouvait une joie d’enfant à entendre pour la première fois d’aussi aimables réponses de la part de cette bestiole, et ne se lassait pas de l’appeler, mais comme elle ne parvenait à l’attraper, elle résolut de quitter exprès le bord de la fenêtre : sans guère attendre, Lily s’élança à travers les airs pour se poser avec légèreté dans la chambre Puis, chose inouïe, elle s’avança tout droit sur Shinako, assise sur sa couche, et posa les pattes avant sur ses genoux.

Comment était-ce possible ? … Tandis que Shinako restait là interdite, Lily, son regard débordant de mélancolie rivé sur elle, se blottissait déjà contre sa poitrine, puis se mit à pousser son front contre le col du kimono de nuit en flanelle de coton. Et dès que Shinako lui eut rendu sa caresse avec sa joue, Lily entreprit de la lécher partout où elle pouvait, le menton, les oreilles, le pourtour de la bouche, le nout du nez. C’était donc cela, on lui avait bien dit que dans l’intimité un chat pouvait embrasser, venir se frotter la tête, bref exprimer son amour selon des manières tout à fait humaines, c’était donc cela que son mari avec connu, prenant secrètement son plaisir avec Lily, loin des regards indiscrets….

 

 

Mon avis :

 

Shôzô, un homme un tantinet paresseux et manipulé par les femmes, porte pour sa chatte Lily un amour très profond, au point que cela attise la jalousie de sa première femme Shinako et de la seconde Fukuko.

Contraint de se séparer de son chat sous la pression de Fukuko et de sa mère, Shinako adopte l’animal (qu’elle considère comme une sorte de « dot ») espérant ainsi semer la zizanie entre les nouveaux époux et tisser de nouveaux liens avec son ex mari.

Une histoire  qui traite avec beaucoup d’humour de la perfidie et la jalousie de nos deux maîtresses et l’adoration de Shôzô pour sa Lily.               

Tantôt drôle, tantôt tendre, parfois tout en émotion l’écriture brillante de Junichirô Tanizaki fait de ce petit recueil un petit bijou rafraîchissant à lire absolument.

 

Pour en savoir plus sur l’auteur :

 

401px-Junichiro_Tanizaki_1913http://fr.wikipedia.org/wiki/Jun%27ichir%C5%8D_Tanizaki

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Et pour terminer en douceur….

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