Toutes les nuits du monde de CHI Zijian

 

lanterne volante

 

Fillette ou jeune veuve, les femmes qui habitent les deux récits de Chi Zijian ont les pieds dans la terre des compagnes chinoises et les yeux au plus près du ciel.

Elles aiment les tours de magie, les histoires de revenants, les nuages qui dansent dans le ciel immense.

Elles ont le cœur grand ouvert aux rencontres et savent découvrir le secret des plus humbles, le tendre aubier sous l’écorce.

Et quand approche le moment des adieux, à la saison qui s’achève ou aux êtres chers qui disparaissent, elles lèvent les yeux vers les étoiles et accueillent la nuit qui vient.

 

 

 

Extrait 1 de « Enfance au village du Grand Nord » :

 

Grand-mère apporte une brassée de bois pour préparer à manger. De la cuisine s’échappent les crépitements du feu et le claquement du couteau coupant les légumes. Grand-père se lève, enfile ses bottes, attrape la pelle et saute dans la porcherie pour ramasser le fumier.

Je mets des sandales en plastique et je cours chez Nainai.

Les mésanges sautillent devant moi. On les croirait à peine sorties du nid ; ne sachant pas encore bien voler, elles rasent la terre en agitant désespérément leurs ailes fragiles. Au nord-est un arc-en-ciel se lève, pareil à une arche multicolore.

Retenant mon souffle, je pousse la porte. J’ai peur qu’elle ne dorme.

Est-ce la porte ouverte qui a fait entrer la lumière ou est-ce moi qui ai fait du bruit sans le vouloir ? Immédiatement, elle s’aperçoit de ma présence.

« Ah ! La grosse pluie ! Quelle grosse averse ! »

Elle se précipite vers moi, s’accroupit et me tapote la joue.

« Nainai, lui dis-je en la prenant par l’épaule, ta robe ressemble à un volubilis. »

Elle retrousse les lèvres, cligne deux fois des yeux, se dresse bien droite, lentement fait un tour sur elle-même, puis soudain s’accroupit en s’écriant : «  Tu as raison ! On dirait un volubilis ! Ma chérie, comme tu es intelligente ! ».

Elle me prend dans ses bras, pousse la porte, passe derrière la maison et me pose par terre.

Cette fois, c’est moi qui pousse un cri. Dans l’herbe ont éclos des volubilis de toutes les couleurs. Nainai en cueille un de chaque couleur et me les pique dans les cheveux. Quelques guêpes viennent bourdonner au-dessus de ma tête et j’ai si peur que je me jette dans ses bras.

« Hé là ! Qu’est-ce qu’il y a ?

-Les guêpes ! J’ai peur des guêpes ! »

En riant, elle me prend dans ses bras, me caresse le front et chatonne tout en s’éloignant : « mignonnes guêpes, mignonnes guêpes, ne venez pas piquer mon petit trésor. Si vous êtes gentilles et ne venez pas faire peur à mon petit trésor, je vous donnerai du pollen à manger, du bon pollen ! »

Je ris. En me voyant rire, elle rit de plus belle. Elle en tremble. J’en profite pour me glisser hors de ses bras et rentrer en courant dans la maison.

Elle apporte une assiette e fèves qu’elle vient de faire cuire. Elle les écosse et me les fourre dans la bouche l’une après l’autre. Elles sont si tendres, si savoureuses, que j’en oublie de rentrer chez moi.

« Nainai ! Pourquoi tu vis toute seule ?’ »

Elle baisse légèrement la tête et dans ses yeux, un court instant, quelque chose brille puis disparaît. Elle engloutit des écorces de fève puis les recrache lentement sur sa jupe.

-Comment pourrait-elle ne pas être blessée par ma question si abrupte ? Je voudrais la prendre par le cou, faire l’enfant gâtée. Mais soudain, elle dit en souriant :

« Il est tard. Ta grand-mère va s’inquiéter. C’est l’heure de manger.

«- « Oui. »

Obéissante, je me lève et me dirige lentement vers la porte. En la poussant, je ne puis m’empêcher de me retourner et de lui jeter un regard.

« Je ne t’ai pas encore demandé : comment t’appelles-tu ? »

Elle a la voix rauque, voilée, à peine audible.

« Mon prénom, c’est Yingdeng, « Bienvenue à la lampe ». Ma mère raconte que je suis née le quinze du premier mois lunaire, à l’heure du crépuscule. On n’avait pas encore allumé les lanternes de glace, et c’est mon père qui a choisi mon nom. »

….

 

Extrait 2 « Toutes les nuits du monde » :

 

Chen Shaochun ouvrit la bouteille d’alcool et m’invita à prendre place sur un petit tabouret, face à lui. Puis il se mit aussitôt à boire au goulot. Il m’apprit que, jeune homme, il avait fait l’expérience de la mort : après avoir été renversé par une charrette dont les chevaux s’étaient emballés, on l’avait transporté à l’hôpital où il était resté pus de vingt jours dans le coma. Quand il avait repris conscience, il s’était mis à entendre des chants mélancoliques, de ceux qui vous tirent les larmes, et depuis lors, il était hanté par ces chants. Comme à l’époque il enseignait le chinois au lycée, il partait recueillir des airs traditionnels dans la campagne dès qu’arrivaient les vacances d’hiver et d’été. Il en avait recueilli beaucoup dont il avait tiré un ouvrage qu’il n’avait pu faire publier, car les paroles et les musiques renfermaient un désespoir trop profond. Chen Shaochun avait un ami travaillant dans un centre culturel à qui il avait fait découvrir des chants populaires qu’il avait beaucoup appréciés. Quand les deux amis se retrouvaient, ils chantaient souvent ces chants en secret. Durant la Révolution culturelle, cet ami l’avait dénoncé en racontant qu’il était entiché de chansonnettes sentimentales bourgeoises et qu’il portait un regard pessimiste sur le socialisme, et Chen Shaochun avait alors été « soumis à la critique ».

On lui avait brisé les jambes, cassé les côtes, et on avait déchiré en mille morceaux les chants qu’il avait pu collecter. Ordre lui avait été donné de les manger afin que cette pourriture bourgeoise fût changée en merde. Tel un bœuf accablé par une lourde charge, il avait dû mâcher ces documents comme du fourrage. Le plus étrange, me dit-il, c’est qu’avant de les manger, il ne retenait pas les mélodies, mais une fois dissous dans son corps, ces chants lui étaient revenus comme par miracle. Ils avaient germé en lui, avec la luxuriance d’un tapis d’herbes odorantes cachées au plus profond, et il les chantait souvent dans sa tête. Mais les paroles des chants s’étaient envolées, comme le papillon qui mue perd à tout jamais ses ailes.

 

 

Mon avis :

 

Deux nouvelles dans ce très beau recueil, la première « Enfance au village du Grand Nord  »nous conte l’histoire d’une fillette de 7 ans assez difficile et dont la mère finit par la confier quelque temps à ses grands-parents.

Une fois arrivée, elle fait la connaissance d’une voisine , «  Nainai, » une grand-mère habitant seule, qui sous le charme de l’enfant décide de lui apprendre « à lire, à chanter, à découper des motifs en papier pour décorer les fenêtres, à fabriquer des bonhommes en pâte à pain ».

Au fil du temps, l’enfant désobéissante et bavarde apprend à observer le monde à travers les étoiles, le fleuve et le ciel, elle découvre le secret de son grand-père et doucement abandonne le berceau de l’enfance…

Dans « Toutes les nuits du monde », l’auteur nous conte l’histoire de la femme d’un magicien devenue veuve depuis peu, son mari tué par un « paysan » qui a grillé un feu . Son seul amour est mort et son chagrin est immense, elle décide de faire un séjour au Lac des Trois Monts, elle souhaite s’enduire de sa boue rouge afin que personne ne puissent percevoir toute sa douleur. Sur le trajet, à la suite d’intempéries, elle fait une halte dans un village. Un village où tout est souffrance, la mine qui enlève les hommes aux femmes, des femmes qui viennent se marier à la mort et où vit un vieil homme qui chante de merveilleux chants, mais d’une infinie tristesse. La fin est magique et d’une grande poésie…

« Toute les nuits du monde »nous parle de deuil, un thème cher à l’auteur, mais également d’espoir…

 

« C’est dans les faits qu’on pourrait croire banals et anodins que résident le charme éternel de l’existence humaine et ses limites inéluctables. »

 

Chi Zijian

 

 

En savoir plus sur l’auteur :

http://mychinesebooks.com/frchi-zijian-des-nouvelles-pour-trois-prix-lu-xun/

 

 

 

 

C_Toutes-les-nuits-du-monde_9539

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s