Pietra Viva de Léonor De Récondo

734051_576298659103590_1924876078_nLa Pietà / Michelangelo 1475-1564 

Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d’Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre.

Lors de ses soirées solitaires à l’auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d’Andrea, il ne cesse d’interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.

Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son oeuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l’affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo.

Parce qu’enfin il s’abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au coeur d’une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son oeuvre. Il retrouvera désormais ceux qu’il a aimés dans la matière vive du marbre.

Extrait 1 :

Michelangelo ne prend pas le temps de le remercier. Il est déjà accroupi près du tas de pierres. Il jette son dévolu sur un bloc informe, pas plus grand qu’une tête d’homme. Des arêtes saillantes le strient en tous sens. Mais Michelangelo ne se trompe pas. Le grain de la pierre est extrémement fin, aucune veine ne vient rompre sa pureté.

Pas de veines, non plus, sur la main de la femme à l’hermine. Sous sa peau, une vie translucide et discrète. C’est bien une main qu’il a envie de sculpter, pas celle d’une femme, mais celle d’un homme et d’un seul : Andréa.

« Ta main à toi, que j’ai failli toucher hier », dit Michelangelo en s’emparant du petit bloc avant d’aller s’installer près des rondins de bois utilisés pour descendre les chargements.

Là, il s’improvise un petit établi sur lequel il pose la pierre. Sans plus attendre, il commence.

La main d’Andréa irradie sa mémoire. Il dégrossit rapidement le marbre avec son ciseau à quatre dents. Quelques tailleurs de pierre, intrigués, se sont regroupés autour de lui.

« Je n’ai jamais vu personne aller aussi vite.

– C’est comme si, sous son ciseau, le marbre se ramollissait…

– ça ne nous arrive jamais à nous !’

Michelangelo ne les écoute pas tant il s’évertue à redonner vie à la main d’Andréa.

« Qu’est-ce que tu crois qu’il va faire ?

– Je ne sais pas, mais on dirait des doigts. »

Les hommes s’éloignent, laissant Michelangelo à son travail.

Très vite, la main surgit. Elle est posée sur quelque chose. Des éclats plus tard, la petite bible se dessine. La paume la recouvre, la protège avec la même délicatesse que celle caressant l’hermine.

Tu vois, Andréa, si je le veux, tu es près de moi.

Michelangelo, n’éprouve aucune nostalgie, aucune tristesse. Il est heureux d’être là, à tailler, lisser, polir. Se laisser happer par ce qui prend forme, ce qui se métamorphose. De la sienne, bien vivante, naît la main morte d’un autre. Une main qui, maintenant prise dans le marbre, conquiert son éternité minérale.

Extrait 2 :

Michelangelo comprend maintenant parfaitement ce que lui disait Cavallino à propos du ciel. C’est  ce qu’il ressent à cet instant précis : fouler les nuages, le corps aussi léger qu’une plume.

Il ne veut pas rentrer trop vite au village. Il se doute que cette sensation sera fugace. Alors, près du chemin, il s’allonge sur le ventre, le visage blotti dans l’herbe ruisselante de rosée. La chaleur qui se répand soudain dans son ventre lui procure un bonheur profond, proche de ce qu’il imagine la béatitude originelle.

« Où es-tu? Comme j’aimerais te voir. Tes bras devraient me donner la même joie. »

Il parle à celle dont il ne prononce pas encore le nom. Elle n’est plus très loin maintenant.

De la robe blanche de la jument et de l’écharpe bleue de Cavallino naît une autre robe. Elle est en velours brodé de soie. Sa couleur est cramoisie. Et l’enfant, si heureux de retrouver sa mère après des semaines passées chez sa nourrice, court vers elle, puis enfonce son visage dans le précieux tissage. Ses mains s’agrippent, caressent, froissent. Il fait de ses paumes les découvreuses éclairées du monde maternel.

Michelangelo  enfant est subjugué d’amour, il sculpte de ses petites mains les épaisseurs successives de tissus. Ses doigts savants n’oublieront jamais l’émotion frémissante de ces instants.

Le toucher comme quatrième souvenir.

L’enfant porté par sa joie

Dévale le chemin de pierre

Il y abandonne peurs et jouets

Pour plonger dans l’étreinte chaude

De la robe adorée qui grave sur sa joue

Ses arabesques brodées.

Mon avis :

Ce livre est une pure petite merveille, Michelangelo, notre sculpteur tourmenté m’a fait vibrer au rythme de son art, le marbre palpite sous sa main et dans nos coeurs.

Léonor de Récondo d’une écriture poétique et délicate nous entraîne dans un récit merveilleux où les personnages sont  très attachants, Michele, l’enfant dont la mère vient de mourir  et Cavallino un homme singulier vont aider notre sculpteur a retrouver le chemin de sa mémoire et de la paix. La mort est présente tout au long des pages et seule la vision de l’artiste et son amour pour le marbre pourra le sauver.

En tournant les pages de ce livre, on caresse le marbre, les pourtours des êtres aimés et aimant, la chaleur et la douceur des âmes de ces tailleurs de pierre et de Michelangelo.

Un grand bonheur littéraire à lire absolument.

Juste pour le plaisir des yeux, une très belle vidéo de la Pietà à découvrir…

La Pietà

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