Le noeud de pomme de Eve Chambrot

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 » L’enfance continuée longtemps après l’enfance : c’est ce que vivent les amoureux, les écrivains et les funambules »

de Christian Bobin (autoportrait au radiateur ).

Citation extraite du livre Le noeud de Pomme de Eve Chambrot.

 

 

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Combien de moments forts dans une vie de femme, combien d’instants précis où quelque chose commence, se termine, glisse, bascule et marque au fer rouge ? Un ? Deux , Douze ? Quel est notre meilleur souvenir d’enfance ?

Nos vies sont faites d’instants juxtaposés, comme un puzzle construit pièce après pièce et qui ne révélerait pas son dessin avant que le dernier trait ne soit placé.

Avec une écriture cinématographique, Eve Chambrot compose le portrait d’une femme : un montage de scènes quoditiennes, passant du panoramique au plan resserré, jouant du retour arrière et de l’ellipse en instillant entre chaque plan un suspense discret… Un roman impressionniste, lacunaire et discontinu comme le souvenir.

 

Extrait :

 

Le nom ne me disait rien de précis, plutôt quelque chose de très indistinct qui ne voulait pas remonter clairement à la surface. Quelques kilomètres plus loin, des bribes de souvenirs d’enfance ont commencé à prendre corps, des phrases prononcées par ma tante évoquant la maison de P., des noms de parents lointains vaguement familiers, et aussi un cousin entraperçu, qu’on voulait que j’accueille dans sa langue parce que je commençais à l’apprendre en classe et qu‘il fallait que je pratique. Je m’étais employée à quitter au plus vite chaque pièce où ce cousin entrait, tétanisée à l’idée de m’exprimer dans une langue étrangère que je maîtrisais mal. Je devais avoir douze ans, ou treize peut-être. Le cousin, qui était en fait celui de ma grand-mère, en avait au moins cinquante et m’avait bien sûr semblé très vieux. Je crois qu’il s’appelait A.

Le vent qui s’invitait dans l’habitacle me donnait la migraine et je peinais à remettre de l’ordre dans un puzzle où manquaient la plupart des pièces. Surprise par un brusque ralentissement devant moi, j’ai réalisé que je n’étais plus du tout attentive à la conduite et qu’il était grand temps de faire une pause. Je me suis arrêtée à la première station-service qui se présentait, une station tout en plastique orange dont les deux parties, restaurant et boutique, étaient reliées par des tubulures exubérantes. Tout autour de moi, une foule cosmopolite : difficile de trouver trois personnes parlant la même langue, dans la queue qui s’étirait devant le portillon des toilettes payantes. Je me souviens de m’être sentie très seule à ce moment-là, avec pourtant le sentiment d’y trouver du plaisir. C’est comme ça que j’aime vivre, je m’en rends compte : seule au milieu des autres, à écouter leurs conversations sans qu’ils aient conscience que j’existe, à observer les choses en me tenant à distance. Quand j’étais enfant, j’adorais les voyages en voiture, même si j’étais le plus souvent en proie à la nausée dès les premiers kilomètres. Pour éviter que je n’aille jusqu’à vomir sur le tissu à carreaux des sièges, on m’allongeait sur la banquette arrière avec une couverture et je somnolais pendant tout le trajet, en écoutant les adultes qui avaient oublié ma présence bavarder par-dessus le bruit du moteur.

Les conversations me semblaient un peu irréelles, elles me parvenaient par bribes que je tentais de recomposer en m’endormant. Aujourd’hui encore, c’est ainsi que j’aime glisser dans le sommeil : au son de voix humaines. Un débat radiophoniques est pour moi le plus efficace des somnifères…

 

En tout cas, ce n’est pas là, dans cette station-service à la décoration criarde, que m’est venu ce curieux sentiment d’appartenance. C’est beaucoup plus tard, une semaine après peut-être. J’étais sur le lac, à bord d’un ferry qui reliait les deux rives en prenant son temps au plus près de la côte. A chaque escale, le capitaine échangeait des saluts joyeux avec l’officier du port, ils parlaient fort pour couvrir la distance qui les séparait et tous les badauds en train d’agiter la main sur le quai pouvaient profiter de leur conversation. J’avais fermé les yeux et j’entendais sans comprendre ces phrases lancées comme des amarres entre le bateau et la rive. Tout à coup, cette certitude : j’étais ici chez moi. Chez moi. Une sensation indéfinissable, qui s’est évanouie dès que j’ai rouvert les paupières. J’ai passé les trois jours qui restaient à tenter de retrouver ce qui s’était offert là un instant, mais sans résultat.

 

 

Mon avis :

 

Le noeud de pomme est un voyage au fil de la vie. Il  débute  à bord d’une péniche en compagnie de la narratrice, tout en douceur avec lenteur, passant les écluses des souvenirs qui font peu à peu leurs réapparitions, tous les moments de hontes, de tristesses, d’angoisses, les questions restées sans réponses, les secrets,  mais aussi des parfums d’enfance, la pensée du jardin du grand-père, les souvenirs de petits détails ou de grands évènements, construisant pas après pas son passé mais également son avenir.

Des moments que chacun au plus profond de nous avons enfouis, croyant avoir perdu avec l’enfance toutes les émotions qui ont fait de nous la femme ou l’homme que nous sommes.

La plume d’Eve Chambrot est d’une très belle sensibilité, elle pose simplement les mots avec une écriture très visuelle, les images défilent sous nos yeux avec pudeur.

Un petit livre à déguster avec lenteur afin d’en savourer chaque page.

Merci à Babelio dans le cadre de la masse critique et  à  La Valette-Editeur de m’avoir permis de découvrir le premier roman d’ Eve Chambrot qui fera parler de lui et je l’espère ouvrira la voie à d’autres écrits tout aussi savoureux.

 

En savoir plus sur l’auteur :

 

Eve Chambrot est née en 1959. Lauréate du Prix Don Quichotte de la nouvelle 2012, elle anime depuis deux ans un atelier d’écriture à Sciences Po – Campus de Nancy.

Auteur de récits et biographies, Le Noeud de pomme est son premier roman.

 

A visiter également, son blog :

http://evechambrot.hautetfort.com/

 

 

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*Source photo inconnue

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