Le fusil de chasse de Yasushi Inoué

 

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A bout de forces, trop fatiguée pour bouger le petit doigt, je laissai machinalement mon regard s’attacher à ton reflet sur la vitre.

Tu avais fini de frotter le canon et tu remontais la culasse, que tu avais également nettoyée. Alors tu levas et abaissas plusieurs fois le fusil en épaulant à chaque fois. Mais peu après le fusil ne bougea plus.

Tu l’appuyas fermement contre ton épaule et tu visas, en fermant un oeil. Je me raidis soudain et me rendis compte que le canon était manifestement dirigé vers mon dos.

 

Yasushi Inoué.

 

Extrait 1 : Lettre de Shoko

 

Si je devais vous dire ceci de vive voix, comme cela me serait difficile ! Sans compter ce que ma tentative  pourrait avoir de pénible, il me serait sans doute impossible de vous adresser la parole sans incohérence. Je suis capable, en ce moment, de m’expliquer uniquement parce que je vous écris. Non que je sois remplie d’effroi ou d’horreur : je ne le suis que de tristesse. Ma langue est paralysée par le chagrin, par un chagrin qui ne concerne pas seulement Mère, ou vous, ou moi, mais qui embrasse toutes choses : le ciel bleu au dessus de moi, le soleil d’octobre, l’écorce sombre des myrtes, les tiges de bambou balancées par le vent, même l’eau, les pierres et la terre. Tout ce qui dans la nature frappe mon regard se colore de tristesse quand j’essaie de parler. Depuis le  jour où j’ai lu le Journal de Mère, j’ai remarqué que la Nature changeait de couleur plusieurs fois par jour, et qu’elle en change soudainement, comme à l’instant où le soleil disparaît, caché par des nuages. Dès que ma pensée se porte vers vous et Mère, tout ce qui m’entoure devient autre. Le saviez-vous ? En plus des trente couleurs au moins que contient une boîte de peinture, il en existe une, qui est propre à la tristesse et que l’oeil humain peut fort bien percevoir.

 

Extrait 2 / Lettre de Saïko

 

Je puis encore me rappeler la beauté du mont Tennozan à Yamazaki, avec son feuillage rouge mouillé par les averses de l’automne finissant. Nous nous abritions de la pluie, sous l’auvent du vieux porche, à l’entrée de la fameuse maison de thé, devant la gare . Nous levions les yeux vers la montagne qui s’élançait très très droite, en arrière de la gare, et nous surplombait majestueusement ; et, subjugués par sa beauté, nous retenions notre souffle. Ce spectacle insolite était-il l’effet d’un caprice de ce soir de novembre peu à peu gagné par la pénombre ? Ou était-il l’effet du temps bizarre qu’il faisait ce jour-là,  avec ses courtes averses qui s’étaient succédé tout au long de l’après-midi ? En tout cas, la montagne offrait à nos yeux un luxe de couleurs qui nous retenait plutôt d’en entreprendre l’ascension. Treize ans ont passé depuis lors, mais je garde encore le souvenir ébloui de la magnificence du feuillage et de la façon dont il me fit venir les larmes aux yeux.

 

Mon avis ;

 

Après la parution d’un poème dans une revue de chasse :

 

Sa grosse pipe de marin à la bouche,

Un setter courant devant lui dans l’herbe,

L’homme gravissait à grandes enjambées,

                                           (en ce début d’hiver,

Le sentier du mont Amagi,

Et la gelée blanche craquait sous ses

                                                      (semelles,

Il avait ving-cinq cartouches à la ceinture,

Un manteau de cuir, marron foncé,

Une carabine Churchill à canons jumelés…

Mais d’où venait son indifférence, malgré

           (son arme de blanc et brillant métal,

A ôter la vie à des créatures ?

 

Fasciné par le large dos du chasseur,

Je regardais, je regardais,

 

Depuis ce temps-là,

Dans les gares des grandes villes,

Ou bien la nuit dans les quartiers où l’on

                                                         (s’amuse,

 

Parfois je rêve,

 

Je voudrais vivre sa vie…

Paisible, sereine, indifférente,

 

Par instants change la scène de chasse :

Ce n’est plus le froid début d’hiver sur le

                                                   (mont Amagi,

Mais un lit asséché de torrent, blanc et

                                                              blême,

 

Et l’étincelant fusil de chasse,

Pesant de tout son poids sur le corps

                                                     (solitaire,

Sur l’âme solitaire d’un homme entre deux

                                                                    (âges,

 

Irradie une étrange et sévère beauté,

Qu’il ne montra jamais,

Quand il était pointé contre une créature,

Son auteur reçoit une lettre d’un parfait  inconnu, visiblement  l’homme qui lui avait inspiré ce poème.

L’homme lui confie que le « lit asséché du torrent blême  » est celui qu’il a contemplé. Pour mieux comprendre son histoire que notre poète a fugitivement ressenti en contemplant ce chasseur en ce début d’hiver, il lui confie trois lettres à lire, juste à lire et ensuite à brûler. Ces trois lettres proviennent de trois femmes différentes.

La première lettre est celle de la fille de la maîtresse de cet homme solitaire au fusil, elle est rongé par le chagrin. La deuxième a été écrite par l’épouse délaissée de ce même homme et enfin la troisième de sa maîtresse qui finira par se suicider détruite  par le remord de ce « péché ».  

 

L’âme de chacune de ces trois femmes se dévoile à cet homme mélancolique  au travers de ces  lettres.

A partir d’une simple histoire d’adultère, Yasushi Inoué, par son écriture poétique et élégante nous livre ici une très belle histoire d’amour.

 

Pour finir mon partage de lecture, je tenais à vous rajouter un autre extrait que j’ai beaucoup aimé, je le soumet donc à votre réflexion :

 

Aimer, être aimée ! Nos actes sont pathétiques. A l’époque où j’étais en seconde ou troisième année, à l’école de filles, dans une composition de grammaire anglaise, nous fûmes questionnées sur l’actif et le passif des verbes. Frapper, être frappé, voir, être vu.

Parmi bien des exemples de cette sorte brillait ce couple de mots : aimer, être aimé. Comme chaque élève examinait le questionnaire avec attention et réflexion et suçait la mine de son crayon l’une d’elles, non sans malice mit en circulation un bout de papier, et la fille qui se trouvait derrière moi me le fit passer. Quand je l’eus sous les yeux, j’y trouvai la double question suivante : désires-tu aimer ? Désires-tu être aimée ?…

Voilà, je vous laisse sur cette très belle réflexion, et surtout vous conseille ce petit livre singulier très riche en poésie et qui je pense mérite plusieurs lectures.

 

 

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